De Bach à la création contemporaine, le musicien français trace sa voie en marge des courants mainstream. Il est attendu pour deux concerts au Festival Lavaux Classic.

Un physique ferme et souple comme une liane. Une sonorité racée. Né en 1967 à Montréal, ayant grandi en Algérie et dans les Alpes-de-Haute-Provence, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras évolue au carrefour de différentes cultures. Etabli depuis de longues années à Fribourg-en-Brisgau dans la Forêt-Noire, il mène une vie de soliste, de musicien de chambre et de pédagogue, tout en créant des œuvres de compositeurs vivants. Musique baroque, musique romantique, musiques d’aujourd’hui et musiques métissées: il fait le grand écart entre les styles – sans complexes et avec un talent rare.

Champion tout terrain, ce quinquagénaire à l’énergie sans pareille s’est développé au contact de fortes personnalités. Le chef et compositeur Pierre Boulez l’a engagé à lʹEnsemble intercontemporain de Paris alors qu’il n’avait que 23 ans. Il raconte qu’il avait des parents mélomanes «ouverts à différents types de musique, même si le classique prenait le dessus». Né au Québec, entre Montréal et Sherbrooke, il a grandi en Algérie, dès l’âge de 5 ans, avec son second père et sa nouvelle famille recomposée.

«Ma mère et mon père Philippe s’étaient séparés tandis qu’on vivait à Montréal, raconte-t-il. Elle a refait sa vie avec un autre homme. Jean-François Queyras, mon père adoptif avec lequel j’ai développé un lien extrêmement fusionnel, était un prêtre catholique. Il est tombé amoureux de ma mère: il a décidé de se défroquer pour épouser ma mère divorcée et reprendre une famille de quatre enfants [élargie à cinq par la suite, ndlr]. C’était un geste assez radical pour l’époque!» Devenu coopérant de l’Etat français en Algérie, Jean-François Queyras va former des jeunes Algériens dans des coopératives agricoles à Mostaganem
et à Tizi Ouzou. «C’était dans un pays qui cicatrisait encore ses blessures une dizaine d’années après les accords d’Evian», raconte le violoncelliste. «Là-bas, j’ai entendu les sons d’une autre langue et d’une autre musique.» Parmi les vinyles de son enfance, Queyras cite la Drum Suite d’Art Blakey and the Jazz Messen-
gers. «J’étais fasciné par ce disque où le batteur de jazz américain opère un retour à ses origines en Afrique noire».

Trois ans plus tard, la famille entière quitte l’Algérie. La maman de Jean-Guihen et son père adoptif se lancent dans la poterie. Ils achètent une ferme à l’état de ruines, près de Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence, qu’ils retapent en famille. «Il ne restait plus que les murs de cette ferme; ils n’étaient même pas jointoyés, on a dû le faire nous-mêmes avec du crépi! Je me souviens de l’âme de ce lieu.» Tout en évoquant sa jeunesse en Provence dès l’âge de 8 ans, le violoncelliste fait remarquer qu’en allemand, le mot pour parler de l’argile et de la terre glaise, c’est «Der Ton» – le même que pour désigner le son. «Je trouve ça extraordinaire! On travaille le son comme on travaille la matière et la terre.» Autre souvenir marquant: chaque dimanche matin, la famille Queyras écoute religieusement la cantate de Johann Sebastian Bach que France-Musique diffuse sur les ondes. «Pour moi, il n’y a pas de frontière entre musique religieuse et séculière; la voix est le vecteur musical le plus direct à l’âme, et l’âme de l’enfant que j’étais était très perméable à cette musique. Même si je ne parlais pas un mot d’allemand, j’étais complètement pris par la dramaturgie des œuvres sacrées de Bach.»

A l’exemple de son frère aîné Pierre-Olivier qui joue du violon, Jean-Guihen va se mettre au violoncelle à l’âge de 9 ans, après avoir entendu le Premier Concerto de Saint-Saëns joué par un étudiant, lors d’un concert de fin de stage. Il se forme à Manosque puis à Lyon, dans la classe de Reine Flachot. «C’était une femme de caractère, maternelle et affectueuse, elle fumait. Elle s’est prise d’affection pour le gamin de 11 ans que j’étais. Elle m’appelait «la crevette»! D’autres professeurs, en Allemagne et à New York aux Etats-Unis, viendront compléter son apprentissage. Chacune et chacun sèment des graines qui lui permettent de parachever son art.

Jean-Guihen Queyras est encore à New York lorsqu’il entend parler d’un poste de violoncelliste qui se libère à l’Ensemble intercontemporain de Paris. Pierre Boulez, le fondateur et directeur, engage le jeune musicien. «Entre lui et moi, il y a tout de suite eu un sentiment de filiation. J’étais curieux de tout, je voulais boire et assimiler le savoir-faire qu’il avait, et il était heureux de former un musicien extrêmement demandeur.»

Queyras ne s’arrête pas en si bon chemin. Grâce au violoncelliste hollandais Anner Bylsma, rencontré lors d’un stage intensif d’une semaine en France, il se met à jouer Bach, Vivaldi et Boccherini sur un violoncelle monté en cordes en boyau. Une révélation. «Ça a été comme une onde de choc», s’exclame-t-il, car les cordes en boyau «font parler l’instrument différemment», avec leurs qualités et leurs limites.

A la conquête de lui-même

Au bout de dix ans, Queyras quitte l’Ensemble intercontemporain et entame une carrière de soliste et de chambriste. On le retrouve au cœur d’un spectacle chorégraphié par Anne Teresa De Keersmaeker autour des six Suites pour violoncelle de Bach où son instrument dialogue avec un petit cercle de danseurs. Il monte un projet baptisé «Méditerranée-Thrace» avec les frères Bijan et Keyvan Chemirani, des voisins d’enfance en Provence qui jouent des percussions persanes qu’ils emmènent bien au-delà d’une tradition séculaire.

Queyras, on l’aura compris, est un aventurier du violoncelle. Il fuit la routine. Il joue les Suites de Bach le plus souvent sur son Stradivarius Kaiser de 1707 équipé de cordes en métal. «A l’exemple de Nikolaus Harnoncourt, je dirais qu’en fin de compte, ce n’est pas tellement le type d’instrument qui est déterminant, mais plutôt la manière dont on le joue.» Ce touche-à-tout extrêmement rigoureux trouve encore le temps de faire de la création contemporaine. De Bach aux langages d’aujourd’hui, entouré d’amis musiciens fidèles, il trace sa voie en marge des courants mainstream. Joyeusement indépendant.

 

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