Comment se forge une entente entre un musicien et son instrument, et pourquoi peut-elle se défaire? Entrevue.
Le violoncelliste français né à Montréal Jean-Guihen Queyras, qui jouera le Concerto de Dvořák avec l’Orchestre Métropolitain samedi soir à Rivière-des-Prairies, mardi à la Maison symphonique et mercredi à Saint-Laurent, bénéficie du prêt d’un violoncelle Stradivarius du mécène québécois Roger Dubois. À travers son parcours, nous avons voulu savoir comment un instrument imprègne la personnalité artistique d’un interprète.
Le Stradivarius « Kaiser » dont joue Jean-Guihen Queyras est entré récemment dans sa vie. Le Devoir a été témoin, en concert à Québec, le 26 septembre 2024, du coup de foudre entre le musicien et cet instrument daté de 1707.
Politesse et hasard
Deux jours avant le 26 septembre, Jean-Guihen Queyras jouait encore d’un violoncelle Pietro Guarneri que le mécène Roger Dubois et sa fondation Canimex lui avaient prêté six mois auparavant. C’était une époque où le musicien cherchait à changer d’instrument. Il avait trouvé à Londres un superbe Domenico Montagnana. Le vendeur l’avait encouragé à rencontrer Roger Dubois, un client, à l’occasion de concerts à Québec et Montréal donnés avec ses partenaires de musique de chambre, Isabelle Faust et Alexander Melnikov. Le vendeur londonien espérait que le mécène serait intéressé par l’acquisition d’un nouvel instrument.
« À Québec, Roger Dubois m’a dit : “Il est bien votre Montagnana, mais j’ai dans ma collection un Pietro Guarneri qui pourrait vous plaire.” » Le lendemain, M. Dubois apportait ledit Guarneri en répétition à Montréal. Le soir même, Jean-Guihen Queyras en jouait en concert. « Je me suis senti très bien avec l’instrument. J’ai demandé si je pouvais en jouer pendant quelque temps et M. Dubois m’a dit : “Bien sûr”, comme si je lui avais demandé si je pouvais aller acheter un morceau de fromage. »
Six mois plus tard, son calendrier amène le violoncelliste et sa compagne à Québec pour le Concerto de Dvořák avec l’OSQ. Le couple se dit qu’il serait poli de faire une visite de courtoisie au mécène. « Là se passe quelque chose qui n’arrive qu’avec Roger Dubois. On s’annonce pour venir lui dire bonjour, on sonne, il nous accueille et, deux minutes après, nous nous retrouvons dans son salon face à six violoncelles. “Je vous ai préparé un petit florilège, essayez-les”, me dit-il. Parmi eux, il y avait le Stradivarius “Kaiser” de 1707. Il m’a immédiatement impressionné par son potentiel et par la densité du son ». Même scénario que six mois plus tôt. « Je vais jouer Dvořák demain soir à Québec, est-ce que je peux le jouer sur celui-là ? » Et Roger Dubois de répondre : « Mais bien sûr ! »
« Le Concerto de Dvořák, le lendemain, a été un coup de foudre. La rencontre avec un instrument, c’est comme une rencontre avec une personne », se souvient le violoncelliste, qui n’oubliera jamais ce concert.
La voix
« L’instrument, c’est notre rapport au monde. C’est par lui que nous entrons en contact avec nos auditeurs, le monde extérieur. C’est notre voix », nous dit Jean-Guihen Queyras. Le soliste, qui jouera Dvořák lors de trois concerts cette semaine, a débuté sur un violoncelle « trois-quarts » de location à l’âge de 9 ans.
Son premier violoncelle de pleine taille est un miraculé. « Une violoncelliste amateur, furieuse, a jeté son violoncelle par la fenêtre et a arrêté de jouer. » La victime de ce comportement à la John McEnroe s’est retrouvée en morceaux dans des sacs chez un luthier, Jean-Frédéric Schmitt, à Lyon. « Il a fait renaître ce vieux violoncelle, passé par la fenêtre, en le recollant. » On sent Queyras nostalgique de ce premier instrument au « joli son », qu’il a dû vendre pour acquérir un « instrument avec un peu plus de coffre ».
Après plusieurs étapes, on en arrive au violoncelle de ses 18 ans, « un instrument italien de la région de Milan datant environ de 1690. Il avait un très beau timbre, notamment parce que le fond n’était pas en érable, mais en peuplier, bois plus souple, qui donne une belle richesse en harmoniques, et une belle couleur sonore. Le peuplier a toutefois moins de tonus que l’érable, bois plus résistant, plus direct dans l’émission sonore ».
Ce violoncelle milanais, Jean-Guihen Queyras le possède toujours. « Mes premiers enregistrements sont avec lui, notamment la Sonate arpeggione et le Concerto de Dvořák. C’est un violoncelle qui a permis aux microphones de faire des choses très belles, de par sa splendide couleur italienne. »
Mais la vingtaine est aussi l’époque des concours. En violoncelle, juge-t-on le musicien ou l’instrument ? « Pour mes grands concours, ARD ou Rostropovitch, M. Schmitt me prêtait son violoncelle, un Rugeri, qui avait beaucoup plus de dynamique et de projection. Cela a été déterminant, car, dans l’acoustique d’une salle, mon instrument, malgré toutes ses qualités, avait un manque d’amplitude, de charisme. »
Premier mariage et grand amour
L’étape majeure eut lieu il y a une vingtaine d’années. La banque Société Générale voulait confier un instrument à Jean-Guihen Queyras, mais, contrairement à d’autres institutions, n’avait pas de collection : « Nous avons tel budget, allez trouver l’instrument qui vous plaît ! » Après un an de recherches, la perle rare fut un Gioffredo Cappa de 1696, « mon compagnon de route pendant 17 ans, un très bel instrument italien de la région de Turin, avec le même type de son, mais plus de projection. Il a été ma voix de l’âge de 40 ans à l’âge de 57 ans, une relation très forte, très intense ».
Comment vient alors le constat du bout du chemin ? « Excusez la métaphore d’une grande platitude, mais c’est comme une relation. On est à l’écoute de l’instrument, on réagit à ce que l’instrument nous donne et l’instrument réagit à ce qu’on lui donne. L’instrument a une grosse influence sur ce qu’on va exprimer. Avec le Cappa, nous avions de temps en temps nos petits accrochages et je me disais : “Pourquoi ça ne vient pas comme je le voudrais ?” »
Avec le Stradivarius, « une vraie personnalité », la vie de couple n’a pas été idyllique d’emblée. « J’avais été prévenu par des amis qui jouent des Stradivarius, Isabelle Faust ou Antoine Tamestit. Ce dernier m’avait dit que, quand il a eu son alto Stradivarius, il lui a fallu un an pour que la corde de do commence à sonner correctement. Moi, j’ai lutté avec ce que je percevais comme étant une raideur dans certains registres. Il m’a fallu aussi un an pour que cette voix soit vraiment totalement la mienne. Mais je vis, grâce à cet instrument, des choses que je ne pouvais pas envisager auparavant. Sauf tout le respect que j’ai pour le Cappa, il y a une dimension supplémentaire. »
Si le « Kaiser » n’apparaît pas dans les violoncelles célèbres de Stradivarius, c’est parce qu’il n’a pas été joué par des instrumentistes réputés. « Il est passé sous les radars, mais il a aussi une particularité ; c’est un Arlequin ! » En lutherie, un Arlequin est un instrument passé entre les mains de plusieurs facteurs. « La table [dessus] est de Stradivarius et le reste, de Carlo Tononi », vedette de la lutherie vénitienne. « C’est un mariage très rare, fort intéressant. Le certificat dit que c’est un Stradivarius parce que la table est de lui. C’est ça qui définit l’identité du son. »
Cette identité rappelle à Jean-Guihen Queyras les enregistrements du violoncelliste Pablo Casals [qui jouait un instrument de Matteo Goffriller], avec leur « côté profondément humain ». « C’est la voix d’un ami qui nous parle de manière très intime. » Il a tout de suite voulu réenregistrer la Sonate pour violoncelle seul de Zoltán Kodály, « œuvre où l’humanité, la chair, l’identité sont très présentes ».
Quant à savoir si le plaisir de cette densité sonore l’amenait à ralentir ses tempos, l’artiste nous répond : « On incarne notre discours dans une voix, et cette voix influence le tempo. La richesse du “Kaiser” va-t-elle me “tirer un peu en arrière” ? Je ne me suis pas encore consciemment penché sur la question. »