Les affinités entre Robert & Clara Schumann, Joseph Joachim et Johannes Brahms ont généré une amitié indéfectible sous tendue par des idéaux artistiques partagés. Tabea Zimmermann et ses amis ont imaginé de la célébrer par un programme autour de l’alto, en forme de conversation musicale aussi intense que raffinée. 

C’est en 1853 que, suite à une rencontre entre Brahms et le violoniste Joseph Joachim et une visite à Robert et Clara Schumann, naît une solide amitié. Fondée sur des goûts littéraires communs et bien sûr musicaux. Singulièrement pour la musique de chambre, univers quintessencié, et la volonté d’écrire et de jouer une musique visant l’absolu. Ce fil rouge, l’altiste Tabea Zimmermann l’a choisi pour créer un récital réunissant quelques-unes de leurs compositions. Les Trois Romances op. 94 de Robert Schumann (1849), le sont pour hautbois et piano. De ton poétique, presque vocal, elles évoluent dans des tempos modérés. La première, ”Pas vite”, offre des modulations proches de l’impalpable. La seconde ”Simple et intime”, une douce mélodie berçante, légèrement plus animée au mitan. La dernière, plus structurée, divers thèmes dans le même esprit. La transposition à l’alto leur confère une teinte automnale. Clara Schumann écrit en 1853 ses Trois Romances op. 22 pour violon et piano, dédiées au virtuose Joachim. À la douce mélodie mélancolique de l’Andante molto et ses délicats chromatismes, fait suite un Allegretto en forme de Lied, sorte de scherzo dont le trio central chante gaiement sur les trilles du violon. La dernière pièce ”Passionné et rapide” progresse à travers les arpèges fébriles du piano auxquels répondent les trilles en dentelle du violon. Cette offrande lyrique est également fastueuse dans l’arrangement pour alto, aussi habilement conçue que jouée par Tabea Zimmermann.

Joseph Joachim compose ses Mélodies hébraïques op. 9 entre 1855 et 1860. Au nombre de trois, elles le sont pour piano et alto, celui-ci pensé comme le médium idéal pour styliser la voix. Là encore, les tempos sur le versant lent cultivent un ton mélancolique. Ainsi du premier morceau, Sostenuto, intimiste et lyrique par l’usage du registre le plus grave de l’alto. Le second installe un lamento douloureux dont affleurent quelques dissonances. Un passage central semble un temps calmer l’affliction. L’Andante cantabile final, de veine consolatrice, présente d’étonnantes modulations dans le riche tissu motivique typiquement brahmsien.

Œuvre la plus conséquente du programme, le Trio pour clarinette, violoncelle et piano op. 114 en La mineur de Brahms, est donné dans sa version alternative pour alto. Cette partition de la dernière manière du musicien est l’une des quatre écrites pour le clarinettiste Richard Mühlfeld. Il est certain que le timbre voilé de l’alto apporte moins d’éclat que l’instrument à vent, se détachant moins dans le dialogue avec le violoncelle. Cette partition, déjà de ton automnal, s’avère encore plus introvertie. C’est le cas de l’Adagio, que Claude Rostand décrit comme « une assez belle rêverie expressive, dialogue amoureux entre la clarinette et le violoncelle ». Dans la nouvelle association, les deux instruments à cordes chantent sur un pied d’égalité. Il en va de même de l’Andantino grazioso, scherzo façon Ländler. On laisse à l’auditeur loisir d’apprécier les inflexions, nul doute nettement plus mélancoliques ici, contenues dans les mouvements Allegro extrêmes et leur riche thématique. Et plus généralement, de trouver son bonheur dans cette musique « partagée entre élégie et passion » (ibid.)

Quoi qu’il en soit, cette version particulière comme les arrangements pour l’alto des autres œuvres, démontrent la maestria de Tabea Zimmermann. Ses interprétations leur confèrent une indéniable densité, voire une aura, autant de facettes d’une vaste conversation poétique. Que ses deux partenaires, le celliste Jean-Guihen Queyras et le pianiste Javier Perianes, complices de longue date, enrichissent largement. La prise de son en studio à Berlin offre une idéale immédiateté à ce rare colloque.
Texte de Jean-Pierre Robert

Plus d’infos

  • Johannes Brahms : Scherzo de la sonate F. A. E (arr. pour alto de Tabea Zimmermann).Trio pour clarinette, violoncelle et piano, op.114 (version alternative pour alto)
  • Robert Schumann : Trois romances op. 96 (arr. pour alto de Tabea Zimmermann)
  • Clara Schumann : Trois romances op. 22 (arr. pour alto de Tabea Zimmermann)
  • Joseph Joachim : Mélodies hébraïques pour alto et piano op. 9
  • Tabea Zimmermann (alto), Jean-Guihen Queyras (violoncelle), Javier Perianes (piano)
  • 1 CD Harmonia Mundi: HMM 902789 (Distribution : [PIAS])
  • Durée du C D: 73 min 28 s
  • Note technique : etoile verteetoile verteetoile verteetoile verteetoile verte (5/5)
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