Depuis plus de trente ans, la chorégraphe belge nourrit un rapport intense à la musique et à ceux qui la portent. Alors que le Festival d’automne lui consacre un grand portrait, quelques musiciens évoquent pour « La Croix » ce compagnonnage à nul autre pareil.

Tour à tour, les danseurs pénètrent sur le plateau, exécutent un solo et s’en vont. Dans une ronde silencieuse, ils se déhanchent, défient l’équilibre et chutent pour aussitôt se relever, pivoter à nouveau et repartir. Bientôt, trois interprètes s’attardent en bord de scène. Un homme les rejoint : le pianiste Alain Franco, debout d’abord, mains dans les poches, regard ouvert sur la danse. Lorsqu’il s’installe au piano, la lumière soudain se resserre sur ses mains, donnant à voir le ballet agile des doigts sur le clavier : le geste de la musique.

Zeitigung, présenté le 10 novembre au théâtre des Abbesses à Paris, est une recréation de Zeitung. La pièce de 2008 a été revisitée à la demande d’Anne Teresa de Keersmaeker par l’écriture d’un jeune chorégraphe, Louis Nam Le Van Ho, et surtout par l’ajout d’une partition de Brahms à celles de Bach, Schoenberg et Webern.

Pièce « laboratoire », Zeitigung illustre la matrice même de la recherche chorégraphique d’Anne Teresa de Keersmaeker depuis les débuts de sa compagnie, Rosas, en 1983 : cette intense relation à la musique, si singulière qu’elle ne se laisse pas aisément nommer. « Il ne s’agit ni d’un dialogue ni d’une fusion, indique Alain Franco. La musique et la danse ne se répondent pas, elles évoluent parallèlement avec des points de rencontre, où se croisent les domaines de l’espace, celui des danseurs, et du temps, le mien, au piano. Naît alors une troisième occurrence, unique : la représentation. »

L’écriture musicale comme inspiration

Au fil des ans, Anne Teresa de Keersmaeker s’est aventurée de toutes parts, a goûté toutes les couleurs, de Bach au jazz en passant par les Beatles et Joan Baez. « Quel que soit le répertoire, elle n’utilise jamais la musique comme métronome, pour la seule pulsation, explique le chercheur Philippe Guisgand, auteur en 2017 d’Accords Intimes, danse et musique chez Anne Teresa de Keersmaeker (1). Elle lit la musique avant de l’écouter. Elle s’intéresse à la complexité de la composition, non pas pour en faire un calque mais pour inspirer sa propre écriture. »

Les procédés et formes comme le contrepoint ou le canon construisent des chorégraphies où rien n’est laissé au hasard. Cette intimité avec la musique s’enrichit d’une relation incarnée avec ceux qui la font. À Bruxelles, Rosas partage ses locaux avec l’ensemble Ictus, avec lequel la compagnie a créé 18 spectacles. « Même si chacun garde ses spécificités, la vie collective nous permet de nous nourrir mutuellement, assure Jean-Luc Plouvier, le directeur artistique d’Ictus. Pour la création de Vortex Temporum en 1996, nous avons analysé la partition avec les danseurs, nous les avons regardés danser, ils nous ont regardés jouer, car la musique a ses gestes et les musiciens ont aussi un corps ! »

Après le studio, l’expérience se déploie sur scène où les musiciens sont présents au contact des danseurs. « Rain, avec les effets psycho-accoustiques de la partition de Reich, est l’œuvre de la démesure, poursuit Jean-Luc Plouvier. Les 18 danseurs nous montrent, avec les spirales et les motifs récurrents, ce que nous sommes en train de jouer : c’est une joie partagée ! Nous avons beau avoir répété, l’énergie de chaque représentation est unique. Nous nous ajustons les uns aux autres dans une exultation exceptionnelle. »

Donner à voir l’inaudible

Dans Mitten wir im leben sind, créé en 2017, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras est seul en scène avec quatre danseurs et la chorégraphe. Deux heures durant, il déroule les suites pour violoncelle seul de Bach. Un voyage « initiatique » qu’il a maintes fois effectué en solitaire avant de le confronter à la danse d’Anne Teresa de Keersmaeker.

« Avec elle, j’interprète les Suites comme une œuvre de musique de chambre, confie Jean-Guihen Queyras. La chorégraphie n’illustre pas, elle interagit avec la musique. Le poids de mon archet, mon vibrato ont des répercussions dans les mouvements des danseurs, et inversement. Lorsque je joue seul à nouveau, je sens que cette expérience m’a apporté des touches inédites. » En contrepoint de la mélodie, les danseurs marquent une ligne de basse implicite, révélée par le violoncelliste dans son analyse de la partition. La chorégraphie donne alors à voir l’inaudible, la beauté dans tout son mystère.

 

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