Pour célébrer leurs trente ans (déjà !) de compagnonnage, Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud ont eu la bonne idée de solliciter un ami commun en la personne d’Oscar Strasnoy, portraituré en 2012 par le festival Présences, et qui leur a cousu main une partition à leur image. Délicieuse, espiègle, spirituelle, cette Sinfonia concertante dévoilée en création mondiale à Strasbourg est surtout inclassable. À Mozart, le compositeur franco-argentin n’emprunte que l’idée de symphonie concertante, à Ravel, Bartok ou Szymanowski quelques textures, quelques couleurs ravivées dans cette sorte de circularité musicale dont il a le secret – lui qui aime à nourrir ses œuvres de celles du passé pour en tirer non pas une substance iconoclaste, mais une matière originale, inventive et hors de tout système.
Des crépitements d’un premier volet propageant une énergie diffuse au travers de multiples combinaisons instrumentales, jusqu’à l’humour décalé d’un finale – très Pierre et le loup – qui se balance sur des percussions exotiques, les cinq mouvements de ce nouvel opus permettent de prendre la mesure de cette imagination. Celle-ci irrigue le deuxième, aérien et aéré, rendu tour à tour précieux et mystérieux par ce clavier creusant les résonances tandis que le violoncelle, étirant sa planante mélodie, atteint les hautes couches de l’atmosphère avant qu’un ludique de cartoon ne s’empare des solistes dans le scherzo suivant. Lacérations chirurgicales et indolores inspirées des incisions de Lucio Fontana, les glissandos du clavier sur lesquels rebondissent les ricochets de l’archet témoignent dans le quatrième d’une musique en train de se faire, de l’œuvre en train de s’écrire, comme une visite guidée dans l’atelier du compositeur. D’un langage raffiné et aux alliages délicats (merveilleuses irisations de clavecin alla Dutilleux), ne cédant ni aux effets faciles ni aux poncifs, cette partition maintient l’attention par sa dimension quasi narrative et l’adroit traitement des deux solistes, véritables excroissances orchestrales. À en juger par le plaisir manifeste qu’y prennent les deux amis, ces pages ne pouvaient rêver meilleur tandem.
Laminoir
Si la première partie de concert, mobilisant le Philharmonique de Strasbourg dans son plus large effectif, fournissait déjà l’occasion de goûter aux timbres subtils de l’orchestre, la Symphonie no 7 de Chostakovitch confirme d’emblée le très haut niveau atteint par la phalange sous la baguette d’Aziz Shokhakimov. Aucun doute, le Rhin coule tout près : ces cordes d’une homogénéité renversante et qui bourdonnent comme un seul instrument, ces cuivres incandescents (révérence à l’inébranlable peloton de cor), ces bois tout à la fois chambristes dans leurs dialogues et d’une irrésistible éloquence dans leurs solos (ah ! cette flûte de Sandrine François au vibrato irréel dans l’Adagio), tous pupitres délicieux de fondu et de cohésion, modèles de relief et de profondeur sonore, rappellent davantage les luxueuses berlines germaniques que les frêles esquifs gaulois. Tant mieux pour cette « Léningrad » de fonte et de plomb, qui passe minutieusement l’auditeur au laminoir.
Avec entre les mains une telle force brute et tellurique, il fallait impérativement une direction à la poigne d’acier, capable de maîtriser un si fougueux étalon. Aziz Shokhakimov est de cette trempe. Le contrôle qu’il garde sur ses troupes (et il en faut pour ménager l’immense crescendo de l’Allegretto), la liberté qu’il sait, en bonne intelligence, accorder aux individualités, le drive étouffant qu’il impose dans le finale, repoussant toujours plus loin le point de surchauffe, signalent la griffe d’un grand chef. N’attendez pas de lui qu’il succombe aux sirènes du spectaculaire, de l’hybris ou de la vulgarité – lui qui bouscule sans agresser n’a pas besoin de transpirer pour convaincre. D’une gestique sobre mais percutante, l’Ouzbek frappe par sa prodigieuse hauteur de vue, par son sens de l’architecture et (en maestro de théâtre accompli) du drame, par sa maturité surtout. Allez donc à la Philharmonie de Paris écouter ce chef et cet orchestre, attelage qui se place très haut dans la hiérarchie : si l’heure et demie de raccord qui leur est allouée leur suffit à dompter l’acoustique de la Grande salle Pierre Boulez, vous ne serez pas déçu !
Strasnoy et Chostakovitch par l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et Aziz Shokhakimov. Strasbourg, Palais de la Musique et des Congrès, le 6 mars. Programme à retrouver à la Philharmonie de Paris le 9 mars (diffusé en direct sur France Musique et disponible à la réécoute).