Le violoncelliste Jean-Guihen Queyras jouait mardi soir le Concerto pour violoncelle de Dvořák sous la direction de Yannick Nézet-Séguin à la Maison symphonique. L’interprétation culminait dans les intenses accents de nostalgie du 2e mouvement ou de la fin du 3e volet, et c’est peu dire que le Stradivarius « Kaiser », prêté à Queyras par le mécène québécois Roger Dubois, ajoute une palette expressive, et donc émotionnelle, au jeu de l’un des plus grands violoncellistes en activité.

Peut-on vraiment reconnaître un Stradivarius ? Peut-être pas à coup sûr, mais on peut reconnaître un très grand instrument. Le « Kaiser » est cela, voire plus. Écouter, scruter, comment Jean-Guihen Queyras approcherait Dvořák après avoir apprivoisé le Stradivarius qu’il a entre les mains depuis septembre 2024 était l’enjeu essentiel du concert pour qui connaît déjà assez largement l’approche et la maîtrise du violoncelliste français né à Montréal.

Moelleux et richesse

De ce point de vue, Il y avait bien du grain à moudre, mardi, car, avec le « Kaiser », Queyras trouve une nouvelle voix ample et riche. Le soliste avait bien raison, en entrevue au Devoir, de souligner l’humanité de cet instrument. Il y a dans la sonorité une rondeur et une chaleur qui ont peu, voire aucun équivalent, sur la scène internationale. Intuitivement, de mémoire, dans la sensation de moelleux, le son qui s’approche le plus en concert serait celui de Nicolas Altstaedt, qui joue un Guadagnini de 1749.

Le « Kaiser » n’a rien de ligneux, le violoncelle se détache donc de son matériau (le bois) pour se faire voix, et donc confident, à qui sait s’en servir. C’est aussi sa limite : ses courbes sont parfaites, sans aspérités. Quand, donc, le soliste attaque le 3e mouvement, cela reste « beau » et manque un brin de « niaque » pour être assez hargneux.

Du coup, Jean Guihen Queyras va être confronté à court et moyen terme à un dilemme : va-t-il aller uniquement dans le sens où son partenaire est le plus extraordinaire (le galbe, la rémanence sonore), genre Claudia Schiffer sur papier glacé, au risque, ultimement, de devenir esthétisant, ou va-t-il le bousculer pour en faire une beauté absolue mais rebelle, genre Brigitte Bardot. Passionnant choix pour un interprète.

En tous cas, au retour de la soirée nous nous sommes précipités sur un enregistrement de concert qui nous est cher, où Queyras joue le Dvořák sur son ancien violoncelle Kappa. La profondeur, la richesse et la vie du son du Stradivarius lui ont ouvert de nouveaux horizons, dans le 2e volet notamment.

Tout au long du concerto les dialogues du soliste avec les bois (flûte au 1er mouvement), ainsi que les passages piano et méditatifs ou nostalgiques, ont été suprêmes. Yannick Nézet-Séguin et le Métropolitain ont épaulé le discours avec une grande attention et de nombreuses relances énergiques.

Priorités

Avant le Dvořák, Yannick Nézet-Séguin a dirigé une immense Ouverture tragique de Brahms. Bien plus qu’une ouverture de concert, ce fut une très grande interprétation, servie par un engagement forcené des musiciens (assauts furieux des altos et violons II, pizzicatos rageurs des violons I). Cela rappelait la 3e Symphonie de Mahler où, soudain, le chef développe une telle emprise sur le groupe que tous arrivent à une interprétation totalement électrisante et profondément juste.

De la Symphonie de la forêt de Rita Strohl, née Marguerite La Villette, nous avions dit beaucoup de bien lors de la publication du coffret La boîte à pépites, qui nous l’avait révélée. C’est une œuvre très dense composée en 1901, assez inclassable et finalement passablement complexe, sorte d’équivalent français du Pelléas et Mélisande de Schoenberg (1905), qui demande plusieurs écoutes pour être apprivoisée.

On pense à Franck dans la forme, mais avec autant d’échos de Debussy que de Wagner (2e mouvement). C’est évidemment intéressant, mais sans doute peut-on réserver pour l’heure ce type de découvertes (à Montréal du moins) au disque et au streaming car, dans des programmations de concert, les œuvres ont des valeurs absolues et relatives. Or, selon nos recherches, on n’a pas entendu (sauf erreur), à Montréal, la Symphonie en ré de César Franck, ni à l’OM ni à l’OSM, depuis 2007. Alors, c’est certes formidable de programmer du Rita Strohl et nous en sommes les premiers contents. Mais on ne peut comprendre cette musique de 2e ou 3e ordre que si on a des bases solides et « la » base de tout c’est ici la Symphonie de Franck. Il va donc bien falloir y passer. Et dans l’ordre.

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