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Classic Toulouse 10/02/2017
Haydn et Beethoven au paradis de l'Europe !

Le Chamber Orchestra of Europe, sous la direction de Yannick Nézet-Séguin et le violoncelliste Jean-Guihen Queyras étaient les hôtes de la saison Grands Interprètes, le 9 février dernier. Cette visite intervenait en conclusion d’une grande tournée effectuée par ces musiciens d’exception. Après Salzbourg, Paris et Cologne, ils étaient donc reçus à la Halle aux Grains qui leur a réservé un accueil enthousiaste d’une indiscutable légitimité.

Les concerts toulousains se succèdent et suscitent l’émerveillement de tous. Après la prestation magique de Maria João Pires et du Scottish Chamber Orchestra, une nouvelle soirée de bonheur musical attendait un public toujours prêt à vibrer avec les grands musiciens du moment. Considéré par BBC Two Television comme « Le meilleur orchestre de chambre du monde » le Chamber Orchestra of Europe (COE), fondé en 1981, poursuit sa trajectoire ascendante sous la direction des grandes baguettes que furent ou que sont Claudio Abbado, Bernard Haitink, Nikolaus Harnoncourt, Vladimir Jurowski, ou encore Sir András Schiff. Sous la direction du dynamique chef québécois Yannick Nézet-Séguin, les musiciens qui composent le COE semblent encore se dépasser. La qualité de la sonorité globale (velours et alacrité idéalement combinés) la précision infaillible et pourtant subtilement souple doivent certainement beaucoup à la direction passionnée et pourtant rigoureuse de Yannick Nézet-Séguin. C’est indéniablement de lui que procède le sens musical et expressif donné à chaque œuvre abordée.


Haydn et Beethoven composent le programme de cette soirée festive et lumineuse. Avec la Symphonie n°44, en mi mineur, dite « Funèbre », ardente manifestation du courant artistique « Sturm und Drang », le compositeur d’Eszterháza frappe un grand coup. L’œuvre bouscule les conventions galantes de l’époque en traçant les prémices de la révolution romantique. Dès les premières mesures, la formation européenne déploie ses fastes sonores et rythmiques. Relief des sonorités et cohésion intimes forgent une perfection formelle exceptionnelle. Les incroyables nuances que suscite la direction du chef animent toute l’œuvre comme s’il s’agissait d’un opéra. Jusqu’au poids dramatique des silences stratégiques dont le compositeur balise la progression de chaque mouvement. De l’agitation ardente de l’Allegro con brio initial à l’implacable Presto final la symphonie déroule l’élégance de ses fastes.
La grâce légère du Menuetto, la tendresse douloureuse de l’Adagio confèrent à l’interprétation de cette partition étonnante un poids expressif d’une intensité rare. Chaque musicien s’implique, se dépasse. Parmi les membres du merveilleux pupitre des bois, les Toulousains auront probablement reconnu celui qui fut l’excellent hautbois solo de l’Orchestre national du Capitole, Olivier Stankiewicz, maintenant également hautbois solo du London Symphony Orchestra.
Jean-Guihen Queyras, l’un des grands solistes du moment, prolonge l’art délectable du grand Haydn. Son Concerto pour violoncelle et orchestre n°1, dans la tonalité lumineuse de do majeur, revient de loin. Oubliée, ou carrément perdue pendant près de deux siècles, sa partition n’a été retrouvée qu’en 1961 à la Bibliothèque Nationale de Prague. La gaîté, la lumière que ce concerto irradie font le bonheur des grands violoncellistes. Jean-Guihen Queyras l’aborde avec une belle conviction, un art consommé des nuances, du phrasé, un sens infaillible du style. La beauté intrinsèque de sa sonorité s’intègre à merveille dans le dialogue qui s’établit avec l’orchestre. Notons que le soliste ne dédaigne pas de mêler sa voix au tutti dans les passages « non-solistes », comme cela devait vraisemblablement être le cas à l’époque. Il pratique à merveille un vibrato parfaitement maîtrisé, alternant les longues tenues non vibrées, d’une impeccable justesse, aux passages proches du chant. Le sourire accompagne la souplesse. L’Adagio évoque une promenade doucement rythmée par la marche qui accompagne le chant raffiné du violoncelle, d’une ineffable poésie. Quant au final éblouissant, il sollicite toutes les ressources virtuoses du soliste. Jean-Guihen Queyras franchit tous les obstacles avec un brio, une fougue qui néanmoins ne prennent jamais le pas sur la musicalité. Notons que les cadences, comme il se doit toutes élaborées par le soliste lui-même, s’intègrent à merveille dans le tissu instrumental. Ce feu d’artifice déclenche une ovation unanime de tout le public. Jean-Guihen Queyras offre alors un supplément d’âme avec le très rare et très beau Prélude de la 4ème Suite pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach. Un beau moment de profonde méditation.
La seconde partie de soirée révèle une interprétation inouïe de la pourtant célébrissime 6ème Symphonie, dite « Pastorale », de Beethoven. Toutes les ressources musicales et expressives de l’orchestre se trouvent ici rassemblées, exaltées par une direction d’une subtilité, d’un raffinement et pourtant d’une énergie incroyables. L’œuvre s’en trouve comme régénérée. La gamme des nuances, la palette des couleurs, étonnamment élargies, renouvellent le pouvoir fascinant de cette partition. Délicatesse, grâce émue ouvrent pianissimo le premier motif de l’Allegro ma non troppo, plus que jamais « Eveil de sentiments joyeux… » La transparence de la texture orchestrale, assurée en permanence, trouve sa suprême traduction dans la scène « Au bord du ruisseau », d’une finesse et d’un charme envoûtants. On se prend à sourire à l’écoute des chants d’oiseau : rossignol, caille et coucou, fidèlement incarnés par la flûte, le hautbois et la clarinette. La rudesse feinte de la « Joyeuse réunion des paysans » se prolonge par le déclenchement très progressif du déchaînement impressionnant de l’orage : éblouissant déploiement de couleurs, vertige des rafales de vent, effrayants coups de tonnerre… On s’y croirait ! A noter l’utilisation des trompettes naturelles si bien adaptées à cette évocation, à toute cette partition. Puis c’est enfin le « Sentiment de bonheur et de reconnaissance », ce final si particulier, si difficile à bien maîtriser. Le chef trouve ici le ton juste, convaincant, chaleureux dans un déroulement particulièrement diversifié et pourtant si concentré sur l’essentiel : l’expression du bonheur. Un grand soupir s’exhale sur le dernier accord.
Ce grand moment de musique reçoit une nouvelle ovation enthousiaste qui amène le chef à s’adresser au public. Yannick Nézet-Séguin exalte les beautés de la musique, messagère de paix. Un propos en situation, face aux incertitudes de notre époque troublée. Merci cher Yannick !

Serge Chauzy
Article mis en ligne le 10 février 2017