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Le Figaro 19/04/2010
Le beau voyage de Jean-Guihen Queyras

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Au Théâtre des Champs-Élysées, le violoncelliste a joué les six «Suites pour violoncelle seul» de Bach en une seule soirée. Un moment unique.

 

Ce qu'a réalisé Jean-Guihen Queyras, mercredi soir au Théâtre des Champs-Élysées, n'a rien de commun. Déjà le seul fait de jouer en une soirée les six Suites pour violoncelle seul de Bach, deux heures et quart d'une musique de la quintessence, n'est pas banal.

Mais il en faut plus pour faire peur à un artiste qui mène à la fois une carrière de soliste, de chambriste avec son Quatuor Arcanto, de fondateur d'orchestre de chambre et de professeur, balayant un répertoire allant du baroque à la création contemporaine.

Ce qui fait de cette soirée un moment unique, c'est l'impression non d'avoir admiré un monument gravé dans le marbre, mais d'avoir participé à un voyage. Rien que l'organisation du concert tenait déjà du récit, ou de la dramaturgie. Le regroupement des Suites d'abord : 1re et 4e comme hors-d'œuvre, entracte, 3e et 5e comme point culminant, entracte, 2e et 6e comme dénouement. Sans oublier les contrastes à chaque étape : entre la simplicité de la 1re et la difficulté de la 4e , la mélodie infinie de la 3e et la sublime polyphonie de la 5e, la gravité douloureuse de la 2e et la jubilation irréelle de la 6e .

Quiconque serait parti avant la fin se serait privée d'un sacré parcours ! Car il faut dire que Queyras commença la soirée avec l'air de ne pas y toucher : comme une confidence, d'un archet pas toujours assuré mais d'une sonorité incroyablement élégante et soyeuse, se laissant le temps de ménager la progression. Si l'on associe traditionnellement le violoncelle au chant, celui de Queyras parle. Parfois ludique, jamais sentimental (quitte à manquer d'émotion au début), il est d'une liberté presque improvisatrice, au point que sa version d'un soir est différente de son magnifique enregistrement chez Harmonia Mundi.
Commencé en musardant, le concert nous prend par la main jusqu'à l'élévation spirituelle de la 5e ou à la vièle de derviche tourneur de la 6e . Un bien beau voyage.

Par  Christian Merlin   le 19/04/2010