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ResMusica 29/06/2015
Voyage au festival d'Aldeburgh

Aldeburgh

Le 68e festival d’Aldeburgh, fondé par et Peter Pears dans le Suffolk où ils ont vécu, démontre que leur hospitalité et leur curiosité pour les œuvres nouvelles se sont perpétuées jusqu’à aujourd’hui, et produisent bien des instants exceptionnels.

Le Festival dispose aujourd’hui de deux salles dans le village de Snape, au milieu des marais de la rivière Alde, à quelques kilomètres de la mer. L’ancienne usine rachetée par Britten, devenue un complexe artistique, accueille aussi de jeunes musiciens et des artistes en résidence. C’est dans la superbe acoustique de la grande salle que Sir John Eliot Gardiner donne un copieux programme Bach, composé d’une alternance de motets et de pièces pour violon seul. Le chef nous le présente lui-même comme un parcours spirituel allant du désespoir à la joie. Soutenu par la basse continue, le y montre sa perfection coutumière : entre autres, il faut mentionner la fastueuse jubilation de Singet dem Herrn. Quant à , elle donne des interprétations extraordinaires, d’une clarté irradiante jusque dans la polyphonie la plus inextricable, et d’une plénitude saisissante dans les mouvements lents. Le même soir et le lendemain, la violoniste sera toute aussi époustouflante.

Dans l’intimité du Britten Studio (guère plus de 300 places), le directeur musical du festival, , reçoit en effet ses amis pour une séance de musique de chambre. Dans un programme à dominante française, tous partagent l’austérité souriante de leur hôte, et aussi son exigence musicale. Côté britannique, en plus des très belles Miniatures pour violon seul de , compositeur en résidence cette année, un nouveau trio de a été donné pour la première fois : d’une poésie souvent acerbe, inspirée par un dessin grotesque de Goya (« Visiones »), la pièce explore de nombreuses possibilités sonores pour chaque instrument du trio.

Le lendemain, , Isabelle Faust, et Pierre-Laurent Aimard se retrouvent dans la vaste et admirable église de Blythburg. Là encore, on atteint des sommets de concentration, d’entente, de puissance. La Sonate pour violon et violoncelle de Ravel rudoie comme au premier jour (on comprend pourquoi les premiers auditeurs crurent que les interprètes l’avaient massacrée !), et les douze Epigrams de Carter – dédiées à Pierre-Laurent Aimard et créées à Snape en 2013 – pétillent d’intelligence. Et quel décor idéal, avec ces anges sculptés qui fixent le public depuis le plafond, pour l’immense Quatuor pour la fin du Temps ! L’élévation du ton, l’engagement absolu des artistes, l’écrasante beauté de la partition contribuent à une expérience inoubliable.

De retour aux Maltings, pour les archets déliés d’. L’intérêt se porte surtout sur la cantate Phaedra, une des dernières œuvres de Britten, créée en ces lieux il y a 39 ans, et guère reprise depuis. L’auditeur francophone aura du mal à se faire à la traduction anglaise des plus beaux vers de la tragédie de Racine, déjà si musicaux en eux-mêmes (« Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue », « Je reconnus Vénus et ses feux redoutables », etc.). Un choix d’autant plus curieux quand on connaît la culture poétique du compositeur dans de nombreuses langues, comme le souligne l’intéressante exposition en cours à la « Red House », la si charmante maison de Britten et Pears. Cela dit, c’est une œuvre émouvante, et lui donne son plein effet.

Un festival d’une très haute qualité musicale, dans des lieux pleins d’inspiration

Olivier Mabille
Resmusica 29/06/2015