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Le Temps 07/03/2015
Bonheur crescendo pour le duo Queyras-Melnikov à Genève
   

Les deux musiciens ont offert au Conservatoire un concert qui a fini en apothéose

Quand il arrive sur scène, on frémit. Sa réputation et son âge respectable le précèdent. On le sait racé, un brin têtu et très élégant. On sait aussi que son maître est parmi les plus doués de sa génération. Le trio s’annonce passionnant. Car entre la personnalité affirmée du Gioffredo Cappa de 1696, le tempérament vibrant de son interprète Jean-Guihen Queyras et le jeu brillant du pianiste Alexander Melnikov, qui les accompagne, on est dans une relation à trois. L’échange a suivi des courbes inégales, selon les œuvres abordées jeudi soir au Conservatoire. Un bonheur crescendo. Il y a d’abord la voix rauque et mate du fameux violoncelle. Sa tonalité de cuir résiste à la clarté métallique du clavier. Dans les Cinq Pièces dans un style populaire Op. 102 de Schumann, les traits sont marqués, un rien épais. L’instrument est encore fermé et le jeu de Queyras souffre d’une intonation parfois incertaine. Le piano domine. Après cet échauffement, la liberté d’archet et de ton ou la générosité de l’engagement musical annoncent des frémissements plus rayonnants. La 3e Sonate de Beethoven révèle une entente fine, mais deux sensibilités opposées. L’articulation nette du cadre tendu par Melnikov contient la toile très expressive et les élans frissonnants de Queyras. Mais l’équilibre atteint vole en éclats dans les Trois Petites Pièces Op. 11 de Webern. Là, le silence, l’espace, les échos et les vibrations se répondent avec une délicatesse suspendue. Puis le vent tourne et embrase de la Sonate Op. 19 de Rachmaninov.
A ce point de fusion, tant musicale que technique, on ne peut que succomber. La mécanique éblouissante de Melnikov se fait inspirante et son écoute s’affine, après une première partie où le mouvement était inverse. L’œuvre, soudain ardente et foisonnante, coule en bouillons brûlants. Et le lyrisme déployé atteint une dimension visionnaire. Une interprétation mémorable, dont le public n’arrive plus à se défaire. Les deux musiciens lui offrent la Sonate de Debussy en deux bis. Moments rêvés.

Sylvie bonier
Le Temps 07/03/2015