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Destimed 23/07/2014
On a vu au Festival d'Aix-en-Provence : la carte gagnante de Jean-Guihen Queyras
Pourquoi appelle-t-on ça une carte blanche ? Page blanche, nuit blanche, voix blanche, oie blanche… Pendant quelques jours, la carte jouée au Festival d’Aix-en-Provence par le violoncelliste Jean-Guihen Queyras fut tout, sauf blanche. Carte gagnante, emplie de notes et de rêves pour ceux qui sont venus jouer au jeu de la musique et du partage avec cet artiste hors pair. Car, celui qui a passé toute sa jeunesse en pays de Forcalquier, où il retrouve régulièrement les siens et la grande maison familiale, aime partager. Avec ceux qui jouent en sa compagnie, avec le public, aussi. Il est rare de fréquenter un artiste de son niveau aussi disponible, aussi ouvert. Chacun de ses concerts fait grandir la connaissance de ceux qui y assistent, chacune de ses interventions est intelligente dans tous les sens du terme et permet à ceux qui prennent la peine de la comprendre de grandir un peu plus.
Il est des solistes qui arrivent sur scène, saluent, jouent et s’en vont. Jean-Guihen Queyras, lui, arrive et, généralement, annonce qu’il y a quelques petites modifications au programme ! Vous êtes venus écouter Bach et Brahms, vous aurez, en prime, un peu de Berg. Avec tact et en douceur, le violoncelliste affectionne tout particulièrement d’instiller quelques pièces modernes dans un programme au départ très conventionnel.
Il le fait toujours avec talent et… avec le sourire.
Après une Master class où il a trouvé beaucoup de richesse dans les interventions des uns et des autres, notamment du public, Jean-Guihen Queyras a joué une première carte maîtresse, vendredi dernier, en compagnie de son ami de dix ans (au moins) Alexandre Tharaud. Dimanche dernier, entre Bach et Bach, il a fait entendre Saariaho et Kurtag ; public conquis avec cette seconde carte. Le lendemain, en compagnie de Keyvan et Bijan Chemirani et de Socratis Sinopoulos, rejoints par le frère Pierre-Olivier Queyras, au violon, pour le bis, il nous a fait voyager dans les contrées de la Méditerranée et au-delà. Grèce, Turquie, Iran : une carte maîtresse jouée. Il existe une réelle complicité entre ces musiciens. Et Jean-Guihen Queyras, rayonnant, explique chaque pièce, nous fait comprendre les rythmes, nous parle de la dextérité des percussionnistes, nous initie à la logique de glisser une pièce contemporaine au beau milieu de ces musiques traditionnelles… Et laisse son archet caressant les cordes de son violoncelle faire le reste. C’est à dire donner du bonheur après que lui nous ait donné la connaissance.

Il est comme ça, Jean-Guihen Queyras. Plus qu’une invitation au voyage, ce concert fut un voyage. Et les quelques instrumentistes de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée qui y assistaient n’en croient toujours pas leurs oreilles. Il est vrai que l’extraordinaire sonorité de son violoncelle illumine ces musiques. Et à la clé, un nouveau succès, de nouveaux sourires, une belle communion.
 

La dernière carte, la plus spectaculaire mais qui n’a rien retiré de leur intérêt aux autres, c’est mardi soir que Jean-Guihen Queyras l’a joué, devant les musiciens du Freiburger Barokorchester, frères et sœur de bonheurs musicaux. Au programme le Concerto pour violoncelle et orchestre n°1 de Haydn dans une salle comble du Grand Théâtre de Provence. Encore un moment de temps suspendu aux crins d’un archet. « Il fait ce qu’il veut », nous glissait à l’oreille notre voisine qui s’y connaît plutôt bien en musique, puisque pratiquante de haut niveau elle-même. Il fait tellement ce qu’il veut qu’il est arrivé à donner de l’enthousiasme à un orchestre, certes beau, mais très académique et un peu raide par ailleurs.

Un concerto comme un rayon de soleil alors que l’édition 2014 du Festival en est à ses dernières heures. Et une sarabande de Bach, la première, en bis, avant de signer des dizaines de CD à l’entracte, toujours avec le sourire et de partir dans la nuit retrouver le grand platane dans le jardin familial, celui sous lequel, enfant, il faisait ses gammes. Puisse l’esprit de l’arbre le protéger et l’inspirer longtemps.

Michel EGEA
Destimed 23/07/2014