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Télérama No.3343
L'amoureux contrarié Alban Berg jeta son désarroi dans un quatuor à cordes. On connaît la Suite, éloquente, fiévreuse, ici dans une version alternative.

Berg Telerama

 

On aime passionnément

Invité à Prague en mai 1925 pour assister à l'exécution de sa musique, Alban Berg loge chez un couple de bourgeois fortunés, parents d'Alma Mahler et de son troisième mari, l'écrivain Franz Werfel. Coup de foudre, immédiat et réciproque, entre le compositeur et son hôtesse, Hanna Fuchs. Et désarroi profond d'Alban, marié lui aussi. A la faveur d'un échange furtif, un matin, seul à seule, leur pacte est scellé : leur amour restera pour toujours interdit et secret. Mais dès son retour à Vienne, Berg écorne le contrat : il écrit clandestinement à Hanna (lire encadré ci-dessous), investit son ardeur et sa souffrance d'amant malheureux dans la composition d'un quatuor à cordes. Ce sera La Suite lyrique, bâtie et créée rapidement, en janvier 1927.

Succès retentissant, tant l'oeuvre, quoique d'une (a)tonalité sombre, d'une architecture savante, est animée d'une urgence expressive, d'une éloquence brûlante. Musique à programme ? Mieux, « un opéra latent », selon la formule de Theodor Adorno, élève favori de Berg, mis dans la confidence. Le « livret » en filigrane est soigneusement codé : jeux sur les initiales des protagonistes, qui équivalent à des notes dans le solfège germanique, et que Berg utilise pour développer ses « séries ». Le choix des mouvements et leur caractérisation obéissent aussi à une dramaturgie spectaculaire de la détresse affective — de l'allegretto giovale du début au largo desolato final, en passant par un andante amoroso, un trio estatico, un adagio appassionato assombri par deux épisodes « tenebroso », un presto delirando. Dans la partition que Berg annota et fit parvenir à son égérie, il a recopié sous les portées du dernier mouvement un sonnet des Fleurs du mal, « De profundis clamavi » : « J'implore ta ­pitié, Toi l'unique que j'aime/Du fond du gouffre obscur où mon coeur est tombé. »

Pour renforcer l'âpreté baudelairienne de cette imploration, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras a choisi la version pour orchestre à cordes, transcrite, en partie, par Berg lui-même. D'une option qui ne semblait pas s'imposer, lui et ses partenaires de l'ensemble Resonanz ont fait une séduisante alternative.

— Gilles Macassar
Télérama du 05/02/2014