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Concert Classique 29/10/2013
Coup de coeur dans Carrefour de L'Odéon & Concertclassic
Deux parutions discographiques simultanées nous ont donné envie de poser quelques questions à Jean-Guihen Queyras dont l’art se partage entre musique de chambre et carrière de concertiste. Brève rencontre alors qu’il s’apprête à jouer en compagnie de ses collègues des Quatuors Arcanto et Tetzlaff l’Octuor d’Enesco au Conservatoire royal de Bruxelles, le 4 novembre.

Vous vous partagez volontiers entre votre carrière de soliste et une intense activité dans le domaine de la musique de chambre. Il me semble que cette dernière prend le pas. Pourquoi ce choix ?

Jean-Guihen Queyras : Si vous regardez mon calendrier sur la fin de cette année et le début de la suivante, vous pouvez avoir cette impression, mais en fait j’ai atteint un certain équilibre qui fait qu’un bon tiers de mon emploi du temps est occupé par la musique de chambre. Cet intérêt pour jouer en trio, en quatuor ou en quintette remonte à mes études au Conservatoire de Lyon où j’avais une prof géniale, qui nous faisait jouer en musique de chambre dans toutes les formations possibles. Cela éduque l’oreille, invite à l’échange, vous enrichit considérablement, humainement et musicalement. Faire de la musique de chambre m’est devenu essentiel, c’est pour cela que je n’ai jamais cessé depuis mes études.

Le 4 novembre prochain, au Conservatoire royal de Bruxelles votre quatuor, le Quatuor Arcanto, sera rejoint par le Quatuor Tetzlaff pour un programme consacré au Deux Pièces op. 11 de Chostakovitch et aux Octuors op. 20 de Mendelssohn et op. 7 d’Enesco. Comment abordez-vous en particulier l’œuvre d’Enesco ?

J.-G. Q. : C’est une fresque que je me réjouis de jouer. Enesco est un compositeur de premier plan mais son œuvre restera toujours moins connue que celles d’autres grands musiciens. Il y a des inconditionnels d’Enesco, qui forment une sorte de famille, et il y a ceux qui restent indifférents à cette musique. Jouer en octuor à cordes est toujours un défi, d’autant que le répertoire n’est pas si étendu que cela, et évidemment l’Octuor d’Enesco sera pour nous une découverte d’importance.


Le Quatuor Arcanto vient d’aborder Mozart au disque (1), autour du Quintette avec clarinette, joué par Jörg Widmann. Comment se déroule votre travail avec ce remarquable souffleur qui est par ailleurs un compositeur de plus en plus fêté en Allemagne.

J.-G. Q. : Voici bien longtemps, plus de quinze ans, que je connais Jörg Widmann. Il joue absolument en compositeur ; je veux dire qu’il met la même intensité à son jeu qu’à sa composition. Il a une vision organique de la musique, rien n’est jamais superflu, il déteste au fond l’idée d’interpréter, c’est pour cela qu’il va si profondément à la vérité de la musique, que tout semble si simple avec lui, qualité mozartienne par excellence. Il met une telle exigence dans son interprétation, la même qu’il applique à son art de compositeur quitte à y passer des nuits blanches.

Et autre disque, le Concerto d’Elgar (2). Cela vous étonne-t-il si je vous dis qu’on ne vous attendait pas dans cette œuvre ?

J.-G. Q. : Non, cela ne m’étonne pas. On peut me juger assez éloigné a priori de cette partition, mais c’est pourtant une œuvre que je voulais enregistrer depuis très longtemps, en fait depuis que je l’ai découverte. Vous savez comme moi que Jacqueline Dupré en a laissé une interprétation toute personnelle que j’admire particulièrement ; mais justement il me semblait que sa lecture très dramatique, son geste volontiers démonstratif,
autorisaient d’autres interprétations. Ce premier mouvement qui est une élégie pour les morts de la première guerre mondiale contraste avec l’imagination du scherzo, c’est une œuvre complexe qui pouvait appeler une lecture plus intime. J’aime chez Elgar ce sens du tragique doublé d’un certain understatement typiquement anglais.

Mais pourquoi justement n’être pas resté en Angleterre pour le couplage du disque. Après tout la Symphonie concertante de Britten aurait été un choix évident, c’est aussi une œuvre marqué par une autre guerre.

J.-G. Q. : Nous avions pensé à ce couplage initialement. Mais aussi paradoxal que cela puisse sembler, l’Orchestre Symphonique de la BBC n’avait plus joué l’œuvre depuis un certain temps, et l’orchestre est très délicat à mettre au point dans cette partition. Surtout, Jiri Belohlavek ne rentrait pas dans cette musique, elle lui demeurait étrangère. J’ai donc choisi un programme en miroir avec les Variations sur un thème Rococo de Tchaïkovski où le style est totalement différent, et qui donne par son ton général une respiration plus légère à l’ensemble du projet.

Justement, Isabelle Faust nous dévoilait récemment (3) le projet Schumann…

J.-G. Q. : Oui, nous allons enregistrer Isabelle Faust, Sacha Melnikov et moi-même les Trios en les couplant à chaque fois avec les concertos que Schumann a écrit respectivement pour le violon, le piano et le violoncelle. Vous voyez que derrière ce projet règne une intense pratique chambriste qui se prolongera même dans les concertos car nous les enregistrons avec le Freiburger Barock Orchester, une formation avec laquelle nous collaborons tous les trois régulièrement. Même les concertos seront donc de la grande musique de chambre !

Propos recueillis par Jean-Charles Hoffelé, le 10 octobre 2013
pour Concert CLassic le Journal

(1) Mozart : Quintette pour clarinette, Quatuor KV 421 - Jörg Widmann, Arcanto Quartett, 1 CD Harmonia Mundi HMC 902168

(2) Elgar : Concerto pour violoncelle ; Dvorak : Rondo, Bois silencieux ; Tchaïkovski : Variations sur un thème Rococo. Jean-Guihen Queyras, Orchestre Symphonique de la BBC, Jiri Belohlavek, 1 CD Harmonia Mundi HMC902148

(3) Lire l’interview d’Isabelle Faust : http://www.concertclassic.com/journal/articles/alaune_20131015_5234.asp