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Télérama n°3273
Quintette à Corde op.163 de Schubert
Un enregistrement somptueux du quintette avec deux violoncelles de Schubert, soulignant l'isolement splendide d'une oeuvre sans modèle ni équivalent.


Le dernier automne de la courte existence de Schubert est aussi le plus productif, et le plus audacieux. Entre septembre et novembre 1828 (il meurt à Vienne le 19, emporté à 31 ans par le typhus), le musicien lègue une moisson de chefs-d'oeuvre hors norme. Jusque dans son propre catalogue. Achevé en octobre, son grand quintette avec deux violoncelles surclasse en audace, en invention, en prémonition de l'avenir, les pages qu'il compose au même moment — les trois ultimes sonates pour piano, les six derniers lieder sur des poèmes de Heine, la symphonie en ut. Comme si la disparition de Beethoven, l'année précédente, avait libéré son cadet d'une tutelle paralysante et déclenché un formidable afflux d'énergie et d'imagination. En enregistrant le quintette seul, les membres du quatuor Arcanto, rejoints par le violoncelliste Olivier Marron, ont voulu magnifier sa singularité exceptionnelle — quitte à proposer un CD d'un minutage un peu chiche. Mais la générosité — leur engagement sans réserve, le jaillissement ininterrompu de somptuosité sonore — est bien au rendez-vous. En particulier dans la parenthèse si bouleversante du deuxième mouvement, un adagio d'une lenteur somnambulique.

Autour du chant immobile des trois instruments médians, premier violon et second violoncelle se font écho en une leçon de ténèbres spasmodique, alternant sanglot épuisé et hoquet plaintif. De violentes convulsions rythmiques les arrachent à cette nuit de Gethsémani angoissée. Jusqu'au finale, l'abrupt télescopage de contretemps et de syncopes ne s'arrête plus. Cette ivresse annonce les sabbats sarcastiques des symphonies de Mahler, comme les engourdissements mélodiques du premier mouvement préfigurent les lenteurs planantes des symphonies de Bruckner. D'une virulence prophétique, l'interprétation du quatuor Arcanto exalte ces promesses d'avenir, comme pour mieux cerner le splendide isolement d'une oeuvre sans aucun modèle, ni équivalent à l'époque de sa composition.

| 1 CD Harmonia Mundi.
 

Le 06/10/2012
Gilles Macassar - Télérama n° 3273