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Musicologie.org 07/03/2011
Jean-Guihen Queyras et deux Concertos de Haydn envoûtent l'Opéra de Nice

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Etait-ce le fait des décors déjà installés pour la première de « l'Elisir d'Amore » programmée en matinée le lendemain ? Ou bien s'agissait-il d'une de ces excentricités typiquement « british » du maestro Kenneth Montgomery, pourtant un fier Irlandais ? Toujours est-il que l'on s'interrogeait, lors du concert exceptionnel donné samedi 5 mars à l'Opéra de Nice, sur cet étrange emplacement des instruments : violons de part et d'autre du pupitre avant les autres cordes et, rangés devant un rideau baissé en milieu de scène, les bois et cuivres nécessaires à l'exécution des œuvres annoncées. Comme on roule à gauche dans ces pays, les contrebassistes avaient eux aussi émigré à l'angle opposé du plateau. Le programme a également subi d'énigmatiques agencements. Après la suite d'orchestre opus 112 Masques et Bergamasques de Gabriel Fauré, les deux Concertos pour violoncelle et orchestre de Joseph Haydn ont été séparés par la Cinquième Symphonie en si bémol majeur de Franz Schubert. Why not ?

Il aura suffi de quelques minutes pour oublier cette curieuse organisation. Sans baguette, le maestro entre en osmose immédiate avec la phalange niçoise, réduite pour interpréter ce divertissement musical de Gabriel Fauré, commande du Prince Albert 1er de Monaco composée en 1919. Le musicien en tira les quatre pièces de la Suite pour orchestre écrites à Menton la même année. De son Ouverture, marquée par la légèreté aérienne du style mozartien, aux couleurs ambrées de la Pastorale, phrasées plus mélodiques et plus amples du Fauré mature, Masques et Bergamasques semblent retracer l'histoire de la musique classique autant que celle des évolutions musicales du compositeur français. Ayant entretemps quitté son pupitre pour demeurer au milieu de ses musiciens — autre nouveauté pour celui qui préside aux destinées de l'orchestre et du chœur symphoniques de la radio hollandaise — Kenneth Montgomery a magistralement dirigé la Cinquième Symphonie de Franz Schubert, composée entre septembre et octobre 1816. En vibrante harmonie avec l'esprit suggéré par chacun des quatre mouvements, le regard du maestro irlandais tantôt s'illumine ou s'inquiète, illustrant le passage d'une direction enjouée dans l'Allegro aux attentions tourmentées de l'Andante con motoavant de transmettre à l'orchestre tout son dynamisme pour l'Allegro vivace final.

Ce sont surtout les interprétations des deux premiers Concertos pour violoncelle et orchestre de Joseph Haydn par le soliste Jean-Guihen Queyras qui ont littéralement charmé l'assistance. Même s'il exprime avec une déconcertante aisance toute sa virtuosité dans les passages les plus techniques, notamment dans le Moderato du Concerto n° 1en utmajeur et l'Allegro moderato du Concerto n° 2en majeur, Jean-Guihen Queyras exécute les mouvements lents avec une rare intensité émotionnelle. Préférant l'oreille à sa partition, celui qui a été élu « Artiste de l'année » par les lecteurs de Diapason et « Meilleur soliste instrumental » lors des Victoires de la Musique en 2008, semble habité dans les deux Adagiospar une inspiration secrète et passionnée. Sans jamais exagérer les artifices du rubato. D'où une véritable ovation du public, ponctuée comme il se doit par un bis. Là encore, l'artiste confirma l'excellence de son registre : un extrait du deuxième mouvement — Adagio cantabile —de la 13e Symphonie de Haydn !

Nice, le 7 mars 2011

Jean-Luc Vannier