fermer
Le Devoir 23/11/207
Le Métropolitain affûté pour la conquête de l'Est

Le Métropolitain affûté pour la conquête de l'Est


L’Orchestre Métropolitain quitte Montréal ce jeudi pour sa première tournée à l’étranger. Ce sera l’Europe avec les oeuvres jouées à Montréal mercredi, plus deux oeuvres québécoises (Kaléidoscope de Pierre Mercure et Exil intérieur d’Éric Champagne), ainsi que d’Elgar le Concerto pour violoncelle, avec Stéphane Tétreault, et les Variations Enigma. Le tout forme deux programmes entre lesquels les organisateurs ont pu choisir, seul Paris entendant les deux.

Le concert touffu tel que proposé mercredi était donc propre à Montréal et servait notamment à peaufiner trois oeuvres avec des solistes variés qui se joindront à la tournée selon les dates et endroits.

La dentelle attentive

L’Orchestre Métropolitain est prêt à partir à la conquête de l’Europe. Les programmes sont conçus de manière à proposer deux oeuvres avec solistes. C’est rare, mais très malin. Avec ce que nous avons vu mercredi, nous comprenons que Yannick Nézet-Séguin fait de la finesse de l’accompagnement une sorte de « marque de fabrique » de l’OM. Il se place donc sur un terrain inverse du « Philadelphia Sound », avec lequel le Métropolitain ne saurait concurrencer.Or une fois cette idée de dentelle attentive ancrée dans la tête des auditeurs, on la découvre appliquée dans le répertoire symphonique. Ce fut le cas de La mer, mercredi. Je suis sûr que les Variations Enigma connaîtront le même traitement. Jamais Yannick Nézet-Séguin ne joue la puissance : il oblige l’auditeur à dresser l’oreille et à faire attention au détail et à l’alchimie sonore.Tout cela ne prive aucunement les partitions de leur énergie : les pizzicatos de contrebasses de la fin du 1er mouvement de La mer sont vraiment « arrachés » comme le demande Debussy et on n’a jamais vu les violoncelles du Métropolitain aussi vigoureux qu’à l’amorce de la coda de La mer. Tous les pupitres sont affûtés : pourvu qu’ils gardent la forme.Au-delà de la performance de l’orchestre, il faut parler de l’association avec les solistes. Jean Guihen Queyras, une semaine après la pantalonnade de Steven Isserlis à l’OSM dans le même concerto, nous donne une leçon de style dans le 1er Concerto de Saint-Saëns. Tout y est : le 2e volet sonne comme le rêve d’un menuet ancien, le soliste ne s’épanche jamais et tous les équilibres sont préservés.

Nézet-Séguin sermonne le public

Alexandre Tharaud donne une lecture très phrasée, très « chantée » du Concerto pour la main gauche, là où d’autres sont plus tapageurs. Sur le même piano, Jean-Philippe Collard donnait plus de son en juin dernier, mais Kent Nagano aussi, et le couvrait ! Mais le miracle de la soirée, peu perçu et peu compris comme tel par le public, fut la prestation illuminée de Marie-Nicole Lemieux dans Les nuits d’été de Berlioz.

« Ce léger parfum est mon âme, et j’arrive du paradis… » Aucune chanteuse au monde ne peut même rêver approcher ce que nous avons entendu hier soir dans les toux, raclements de gorge et autres crachats qui ont atteint un tel sommet de ridicule et d’indécence qu’ils en ont fait sourire la chanteuse et amené le chef à se retourner après Sur les lagunes pour admonester le public en lui disant : « Par respect pour la musique et pour les autres, restons tous collectivement dans le moment. » C’était dit !

Cela devait être dit après un « Que mon sort est amer ! Ah ! Sans amour s’en aller sur la mer ! S’en aller sur la mer ! » chanté dans un état d’hébétude somnambulique par une artiste en état de grâce, accompagnée par un orchestre qui tout au long du Spectre de la rose et de Sur les lagunes dessinait des ombres sonores et tissait des toiles évanescentes.Le Devoir sera en Europe pour vous dire qui des publics de Dortmund, Rotterdam, Hambourg ou Paris aura été le plus à la hauteur de cet art-là, de cet art suprême, de cette quintessence musicale qui ne se décrit plus en mots.

Christophe Huss
Le Devoir 23/11/2017